Extrait de L’échappée belle, biographie romancée de la peintre impressionniste Marie Bracquemond, à paraître en 2027 aux Éditions Perles rares.
Mardi 12 février 1889
Ma Louise,
Par quoi commencer ? Par le réveil qui sonne à quatre heures alors que j’ai à peine fermé l’œil de la nuit ? Par Jeannette qui s’est trompée dans la commande de ris de veau ? Par les beignets soufflés qu’elle a fait cuire en oubliant le sucre ? Il y a longtemps que je n’avais pas été si nerveuse. Je voulais absolument que le déjeuner que j’allais servir à Monsieur Monet soit parfait. Mais que mange un homme comme lui ? Il vit à la campagne, mais il a fréquenté les salons. Lui faut-il une nourriture roborative ou bien des mets délicats ? Aime t-il les entremets sucrés ? Les poissons d’eau douce ? J’en avais des sueurs glacées. J’ai épluché page après page tous les livres de cuisine de la maison, j’ai imaginé une douzaine de menus différents, tous plus extravagants les uns que les autres, puis j’ai fini par admettre qu’il allait falloir se contenter de ce que Jeannette et moi allions pouvoir cuisiner sans trop de dommages. Cahin-caha nous avons fini par y arriver, au prix de terribles angoisses, de courses répétées chez le boucher et le marchand de primeurs et d’une nuit quasiment blanche. À 9 heures hier matin, tout était prêt. Le pâté de lièvre pouvait nourrir tout le quartier, les ris de veau au gratin avaient juste besoin de repasser quelques minutes au four, les jolies sarcelles commençaient à rôtir doucement. Près du fourneau, la purée de potiron et le céleri au jus n’attendaient que d’être réchauffés. La crème au chocolat, l’un des grands succès de Jeannette, devait faire oublier que les beignets manquaient de sucre. Mais comment allais-je m’habiller ? C’était un déjeuner, pas un dîner, mais notre invité était un invité de qualité. Félix s’est moqué de moi. Il m’a dit qu’à mon âge, je devais en finir avec ces coquetteries. À mon âge…
Nous attendions ces messieurs à 11 heures. Tout était prêt, la table dressée, les fleurs dans les vases, les liqueurs sur la table du salon et la brave Jeannette au garde-à-vous. J’avais même déplacé les pots de buis sur la terrasse pour qu’ils forment un arrangement harmonieux depuis les fenêtres de la salle à manger. Midi arrive, puis midi et demi, toujours personne… Mon corset trop serré me broie les côtes. Jeannette devient folle, elle ne cesse d’éteindre et de rallumer le fourneau, ne sachant plus ce qu’elle doit faire. Elle est inconsolable quand elle s’aperçoit que les sarcelles vont finir par se dessécher. Quant à moi, je me dis que j’ai été bien sotte de me donner tant de mal. M. Monet a dû repenser à sa vieille querelle avec Félix et se dire qu’il n’avait finalement pas envie de revoir ce grincheux personnage. J’aurais mieux fait de rester au lit.
Ils arrivent enfin à une heure passée, tout essoufflés d’avoir gravi la pente depuis la gare. Monsieur Monet avait raté son train à Giverny. Félix leur dit que cela n’a aucune importance. Je rivalise d’amabilité et de paroles réconfortantes tout en implorant le ciel pour que la douleur du corset ne me fasse pas perdre connaissance.
Que te dire du déjeuner ? Ils ont englouti tout ce qu’il y avait sur la table en vantant mes qualités de maîtresse de maison. Félix lui-même y est allé de son petit couplet sur mes talents en cuisine. Pour le reste, ils n’ont parlé que des chances de Monet de décrocher une commande pour une grande décoration publique et des stratégies à déployer pour y parvenir. Félix siège dans deux comités, il soutiendra M. Monet. M. Geffroy, de son côté, fera jouer ses relations dans les milieux politiques. J’avais naïvement pensé qu’il serait question de peinture, de toutes ces questions d’art que j’aurais tant aimé pouvoir discuter avec M. Monet, mais le temps a passé sans que le mot tableau, couleur, ou même exposition ne soit prononcé. Tu me connais, j’ai fait bonne figure, bien entendu. Assise entre MM. Monet et Geffroy, j’ai pris l’air concentré en écoutant les conversations de ces messieurs. J’ai fait tout ce que l’on attendait de la respectable épouse de M. Bracquemond. Mais à l’intérieur, tu l’imagines bien, je bouillais, ce qui n’est pas bon pour mes vapeurs.
Puis, au moment du café, alors que M. Monet commençait à s’assoupir, M. Geffroy m’a demandé ce que je peignais en ce moment. Sans me laisser parler, Félix a répondu qu’il n’était plus question de peindre, nous étions deux pauvres vieux maintenant, tous deux perclus de douleurs et fort limités dans nos activités. M. Geffroy m’a regardé surpris. Il s’en est fallu de peu que je n’éclate en sanglots. M. Geffroy a fait mine de ne rien voir, et, avec tact, il a complimenté Félix sur sa santé qui ne cessait de s’améliorer, sur ses dernières eaux-fortes qu’il avait beaucoup appréciées, puis se tournant vers moi, il m’a demandé si j’accepterais de faire son portrait gravé. M. de Goncourt lui aurait dit que je cherchais des motifs. Je crois qu’il mentait, par pitié pour moi. Mais cela m’est égal. J’ai accepté avec gratitude et, ravalant mes larmes, je lui ai demandé quand il pourrait venir poser. Il a souri, sans doute étonné par mon invitation si prompte. Il m’a donné rendez-vous samedi, si cela me convenait. Je lui ai proposé de venir déjeuner, ainsi il pourrait discuter avec Félix, mais il a eu la grande élégance de refuser en disant que c’était Madame Bracquemond l’artiste qu’il venait voir. En règle générale, ses amis artistes ne passaient pas leur temps en cuisine pour le recevoir. Nous avons ri, imaginant Rodin en train de s’acharner à farcir des petits choux à la crème. M. Monet s’est réveillé, il a avoué qu’au mieux il pourrait peut-être faire réchauffer des andouillettes. Félix a grommelé que tout cela n’avait aucun sens. Nos hôtes se sont levés, disant que, cette fois-ci, il n’était pas question qu’ils ratent leur train.
J’espère que M. Geffroy n’annulera pas sa venue samedi.
Je t’embrasse, ma très chère Louise. Félix t’envoie ses amitiés, ainsi qu’à père Edouard. J’attends avec impatience que tu me dises si tu viens pour l’exposition universelle.
Marie