Extrait de Saigon blues, biographie de Daniel Frèche

Ce soir-là

J’étais seul sur mon canapé un soir d’hiver 2004, les yeux rivés sur l’écran de télévision. Je voyais une femme, chapeau conique sur la tête, qui pédalait sur un vieux vélo grinçant, entre des baraquements délabrés. Elle criait en vietnamien qu’elle avait des légumes à vendre. J’ai immédiatement reconnu l’endroit, les toits en éverite, les petites barrières en bois devant les appartements aux façades décrépies, toutes identiques. J’ai reconnu les silhouettes fragiles des vieilles femmes au pas mal assuré, marchant le plus souvent par deux en se tenant le bras. J’ai vu Tata Boc, un peu vieillie, préparer des nems qu’elle allait expédier à son fils à Bordeaux par la poste. J’ai entendu madame Cazes dire que son mari militaire en avait voulu toute sa vie à la France de les avoir abandonnés là et qu’elle ne demanderait jamais sa pension de veuve de guerre. Je regardais l’écran tétanisé. À ces images apparemment récentes se superposaient celles d’autrefois, celles de ma jeunesse.

Les souvenirs revenaient, par vagues, d’une force et d’une netteté presque insoutenables. Je me revoyais au camp, quarante ans plus tôt. Je redevenais ce gamin qui s’arrêtait chez Tata Boc pour lui acheter une brioche à la viande toute chaude, avant de partir ramasser des haricots verts chez un paysan voisin, espérant gagner quelques sous pour que la fin de mois soit moins dure pour ma mère. Je croisais monsieur Cazes sur le terre-plein central. Comme tous les jours, il avait aligné ses seize enfants, du plus petit au plus grand, pour la gymnastique matinale, la même qu’il pratiquait dans son régiment en Indochine. Cela faisait vingt-sept ans que j’avais décidé de ne jamais remettre les pieds au camp. Après la mort de ma mère. Vingt-sept ans que j’avais voulu chasser ce lieu, et ce que j’y avais vécu, de ma mémoire. J’y étais presque parvenu, jusqu’à ce soir-là. J’ai éteint la télévision et là dans le noir, au milieu de mes larmes, j’ai continué à voir mon passé défiler.

Indochine (s)

À l’origine de tout, il y avait ce jeune gars adossé au tronc d’un saule. Il rêvait d’aventures et de grand large en regardant la Seine. Il avait grandi à Colombes à la toute fin du dix-neuvième siècle entre les usines et la voie de chemin de fer qui menait à Paris. Il regardait les péniches chargées de charbon jusqu’à la gueule et il se disait qu’il monterait lui aussi sur un bateau, un immense bateau.

C’est ce qu’il fit, quelques années plus tard. Il s’appelait Olivier Frèche, c’était mon grand-père. Il avait décroché un contrat d’agent des douanes dans les colonies et on l’avait envoyé à Haiphong, au nord de l’Indochine. Il avait son bureau au port, là où transitait une grande partie des marchandises destinées au Tonkin. Comme beaucoup de ses collègues français, il avait rencontré une jeune Tonkinoise. Dao lui avait donné quatre enfants. Mon grand-père avait choisi les prénoms : Germaine, Marcel, Henriette – ma mère – et Lucien, le petit dernier. Mon grand-père leur parlait en français, ma grand-mère en vietnamien.

Au début des années trente – ma mère était alors une jeune adolescente –, toute la famille partit s’installer dans le Sud. Mon grand-père avait été muté à Saigon. Il avait également acheté des terrains agricoles à Ban Mê Thuôt, dans la région des hauts plateaux, un peu plus au nord. Il avait peut-être profité de ce qu’on appelait alors une concession. Les autorités coloniales confiaient gratuitement des terres réquisitionnées à des petits colons, ou à de grandes sociétés, à condition qu’ils y plantent des hévéas et les exploitent ; puis, après quelques années, si leur plantation parvenait à produire suffisamment, ils en devenaient les propriétaires. Les cours du caoutchouc étaient alors au plus haut, dopés par la Première Guerre mondiale et l’expansion de l’automobile. En sillonnant pour la première fois les allées de terre rouge de sa nouvelle plantation au volant de sa Peugeot décapotable, mon grand-père devait sûrement rêver, comme de nombreux investisseurs français, à la fortune qui l’attendait. Quand ma mère eut seize ans, au milieu des années trente, mon grand-père put vivre des seuls revenus de sa plantation. Il quitta son emploi dans les douanes et s’installa sur ses terres avec toute sa famille. Ils y menèrent la vie facile des riches planteurs. Des coolies indigènes s’occupaient des hévéas et récoltaient leur sève blanche. La sève une fois coagulée, le latex était envoyé à Saigon par la route et vendu à l’usine de caoutchouc de Michelin. À la maison, ma grand-mère dirigeait les domestiques qui s’occupaient du ménage et de la cuisine. Je pense qu’il y avait aussi un répétiteur ou une répétitrice qui donnait des cours à domicile aux enfants qui, habitant dans une zone isolée, ne pouvaient aller à l’école. Pendant ce temps, mon grand-père s’adonnait à ses deux passions : la chasse au tigre et les femmes vietnamiennes. De temps en temps, il emmenait sa famille à Saigon dans sa belle voiture. Là-bas, ils dînaient dans un grand restaurant, assistaient à un opéra ou à une pièce de théâtre. Ils allaient aussi parfois passer quelques jours au bord de la mer. Mais la plupart du temps, mon grand-père maternel se rendait seul à Saigon. Pour gérer ses affaires, disait-il.

Ma grand-mère finit par découvrir que son mari avait une seconde femme. Il lui avoua qu’il avait fait construire une grande villa en périphérie de Saigon où il pouvait, à chacun de ses séjours, retrouver sa maîtresse ainsi que les six enfants qu’il avait eus avec elle. Ma grand-mère avait un fort caractère. Elle enfourcha un cheval et retourna dans son Tonkin natal. Ma mère ne la revit jamais. Je ne sais pas à quel point cela l’affecta, elle ne m’en a jamais parlé. Ma mère n’évoquait jamais son enfance en Indochine. Tout ce que je sais d’elle aujourd’hui, je l’ai appris par la suite par son frère, mon oncle Lucien, ou dans des documents officiels. Le reste, je ne peux que l’imaginer.

Après le départ de ma grand-mère, rien ne changea au domaine. Les coolies saignaient toujours les hévéas qui donnaient des pneus à la France, les domestiques continuaient de servir leur maître et ses enfants. Ma mère devint une belle jeune fille, une Eurasienne au nez droit, dotée d’un physique de mannequin. Elle fit la connaissance de la deuxième femme de son père, elle aussi vietnamienne, et de ses demi-frères et sœurs. Ils vivaient dans la grande villa saïgonnaise de mon grand-père et portaient eux aussi des noms français : Jean, Pâquerette, Rose, Louise, Jeanne et Renée. À la mort de mon grand-père, ma mère partit vivre à Saigon avec eux. Elle trouva rapidement un emploi de standardiste dans une entreprise française, sans doute grâce au réseau de connaissances de mon grand-père. C’est à ce moment-là qu’elle rencontra mon père.

Mon père s’appelait Sa, Nguyen Xuan Sa. Le monde dans lequel il avait grandi était très différent de celui de ma mère. Il était né à Huê, en Annam, au centre du pays, dans une famille très pauvre, puis il s’était installé à Saigon avec son père. Ses parents n’avaient pas eu les moyens de l’envoyer à l’école. Mais à force de courage et de persévérance, il avait réussi à s’instruire, tout seul ; il avait passé ses diplômes et était devenu professeur de mathématiques et de philosophie à l’École primaire et supérieure française des jeunes filles, qui deviendrait en 1948 le lycée Marie Curie. À la mort de son père, il récupéra la pièce principale de leur petit appartement de trois pièces situé au 37 de la rue Nguyen Truong To et la transforma en salle de classe. Il ouvrit un cours privé pour lycéens où il enseignait en français ses deux matières de prédilection, les mathématiques et la philosophie.

Ma mère quitta son emploi de standardiste, s’installa avec lui et donna le jour à ma sœur Hélène en 1944. Je naquis deux ans plus tard, en 1946. Abel pointa son nez l’année suivante, suivi par Raymond en 1950, Viviane arriva en 1952, puis Raphaël en 1954. Ma mère était très amoureuse de mon père. Elle avait une immense admiration pour son intelligence. Elle montrait avec fierté les deux manuels scolaires qu’il avait écrits. Elle se fichait de ce que pensait sa famille, qui trouvait qu’elle aurait pu faire une meilleure alliance. Elle était si fière de lui. Je l’étais aussi. Enfant, j’adorais me suspendre à la porte battante qui séparait la salle de classe de notre chambre pour le regarder tracer des figures géométriques ou des formules mathématiques sur le grand tableau noir. Ses élèves l’écoutaient avec grand respect. Le jour du Nouvel An vietnamien, le Têt, ils lui apportaient une profusion de cadeaux. La salle en était remplie.

Mon père ne voulait pas que nous fréquentions l’école vietnamienne. Nous étions en pleine guerre d’Indochine, l’armée française combattait le Viet Minh, l’armée populaire de Hô Chi Minh. Mon père craignait que ses enfants, nés d’une mère eurasienne possédant la nationalité française, aient des ennuis avec les jeunes Vietnamiens. Mon père n’était pas très bavard. Nous savions seulement que nous ne pouvions pas sortir seuls et que, la plupart du temps, nous devions rester cachés à la maison. Nous trouvions ça normal, comme le fait de ne pas recevoir de copains à la maison. Nous avions compris que certains Vietnamiens détestaient les Français. Nous vivions donc isolés dans notre appartement de trois pièces, mais nous n’étions pas malheureux. Avec notre mère, nous allions de temps en temps rendre visite à la seconde femme de mon grand-père et à ses enfants. Mon père nous emmenait de temps en temps au zoo, au cinéma, parfois au théâtre.